[AAC] – Journalisme et plateformes à l’ère du ‘zéro clic’

17-19 mars 2027, Marseille
ChatGPT a été lancé il y a environ quatre ans, et a modifié en profondeur l’environnement dans lequel évoluent les médias. L’arrivée de Google Overviews, l’été 2026 en France, après son arrivée dans 120 territoires, est en train de bouleverser la manière dont les lecteurs accèdent à l’information : le contenu journalistique est désormais exploité pour produire des réponses aux requêtes des internautes, sans qu’il soit nécessaire pour autant de consulter les sources qui rendent possibles ces réponses, c’est-à-dire les sites et applications des médias en ligne. La crainte d’une baisse forte du trafic vers les médias ou les sites qui alimentent les modèles de langage – ce que l’on désigne par l’ère du « zéro clic » – est de plus en plus vive.
Cette évolution a des conséquences économiques majeures, en lien avec le financement des médias (perte de trafic et donc de recettes publicitaires, moindre exposition des marques de médias et plus grande difficulté à cibler les internautes susceptibles de s’abonner aux offres d’information en ligne), mais aussi celui des rédactions et de l’information. Sont également concernées des questions réglementaires, dont celle de l’élargissement à l’IA de la rémunération des éditeurs au titre des droits voisins et la question d’une éventuelle loi pour obliger médias et acteurs de l’IA à négocier. Enfin, d’autres questions se posent, liées à l’évolution de l’offre d’information et à la diversité de l’information en ligne : travail des rédactions en « marque blanche » pour les IA, partenariats entre chatbots d’IA générative et rédactions en nombre limité…
Les premières données disponibles donnent la mesure du basculement, tout en illustrant la difficulté de sa quantification. Les données comportementales analysées par le Pew Research Center (2025) font apparaître un recul du trafic agrégé du secteur de l’information de plus de 2,3 milliards à moins de 1,7 milliard de visites mensuelles entre mai 2024 et mai 2025, et une baisse sensible des taux de clic lorsqu’une synthèse générative est affichée ; les estimations de Similarweb (2025) situent aux alentours d’un tiers la chute moyenne des taux de clic vers les sites de presse aux États-Unis. Le Digital News Report du Reuters Institute (2026), établi sur quarante-huit marchés, montre pour sa part que médias sociaux et plateformes vidéo devancent désormais, pour la première fois, les sites et applications de presse comme source d’information, tandis que l’usage hebdomadaire des agents conversationnels pour s’informer progresse de 7 % à 10 %. Les enquêtes conduites auprès des éditeurs (Newman et al., 2026) indiquent enfin qu’ils anticipent une contraction du trafic de recherche supérieure à 40 % sur trois ans
Scientifiquement, la manifestation s’inscrit pleinement dans le champ des Sciences de l’information et de la communication francophones et des Journalism & Media studies anglophones, en articulant économie politique de la communication, analyse des dispositifs sociotechniques, études des pratiques professionnelles, des discours et des usages. Elle mobilise un ensemble de cadres d’analyse que l’irruption du « zéro clic » vient précisément éprouver.
Le premier est celui de l’infomédiation, entendue comme activité d’appariement outillée par l’informatique entre des contenus produits par des tiers et des demandes individualisées (Smyrnaios et Rebillard, 2009 ; Rebillard et Smyrnaios, 2010).
Le deuxième est celui de la plateformisation, comprise comme pénétration des infrastructures, des processus économiques et des logiques de gestion des plateformes numériques dans différents secteurs économiques et sphères de la vie (Poell, Nieborg et van Dijck, 2019 ; van Dijck, Poell et de Waal, 2018 ; Nielsen et Ganter, 2022). Les travaux les plus récents montrent que l’IA générative n’ajoute pas seulement une couche technique supplémentaire, mais déplace la dépendance du plan de la distribution vers celui des infrastructures de calcul et, désormais, de la production du sens (Simon, 2022, 2024 ; Chaouch et Sebbah, 2025 ; van der Vlist, Helmond et Ferrari, 2024 ; Sjøvaag, Ferrer-Conill et Olsen, 2024 ; Ferrari Braun, 2026).
Le troisième est celui de la dépendance infrastructurelle et de la capture (Nechushtai, 2018 ; Hartley et al., 2023 ; Papaevangelou, 2024), qui invite à examiner les dispositifs par lesquels plateformes et opérateurs d’IA structurent l’accès des éditeurs à la visibilité : programmes de financement, partenariats, académies et dispositifs de formation professionnelle.
Le quatrième, plus récent, est celui de la double asymétrie (Agarwal et al., 2026 ; Smyrnaios et al., 2026) : l’asymétrie inter-sectorielle entre firmes technologiques et médias se reproduit à travers des asymétries intra-sectorielles entre médias, dont elle dépend en partie. Les accords bilatéraux conclus par un petit nombre de titres de référence avec les opérateurs d’IA en offrent une illustration nette : au cours de l’année 2025, le seul site du Monde a concentré 25,9 % des renvois de ChatGPT vers les sites de presse français, soit davantage que les quatre sources suivantes réunies (Smyrnaios et Koch, 2026). Ce constat conduit à interroger les mécanismes redistributifs, au premier rang desquels la gestion collective des droits voisins, comme réponse possible à une polarisation que les négociations de gré à gré accentuent (Furgał et Kretschmer, 2024).
Le cinquième est celui de la découvrabilité et de la diversité de l’offre, forgé dans le champ des politiques culturelles francophones (Tchéhouali et Agbobli, 2020) et transposable à l’information : l’enjeu n’est plus seulement la disponibilité en ligne d’un contenu, mais sa capacité à émerger dans un environnement où la sélection des sources est opérée par des systèmes dont les critères ne sont pas publiés.
Le sixième, enfin, concerne le travail journalistique lui-même : la rationalisation productiviste documentée depuis deux décennies (Cagé, Hervé et Viaud, 2017 ; Eustache, 2020 ; Charon et Pigeolat, 2021) conduit à demander si l’automatisation constitue une rupture ou l’aboutissement d’un processus antérieur, dans un cadre où le savoir accumulé d’une profession, une fois incorporé aux modèles, peut se retourner contre elle (Pasquinelli, 2019).
Un dernier ensemble de travaux porte sur les médiations, les discours et les usages. Il invite à considérer les dispositifs d’IA non seulement comme des infrastructures de distribution ou de production, mais comme des dispositifs de médiation qui reconfigurent les formes d’énonciation, l’attribution des sources, les représentations du journalisme et les relations de confiance entre médias et publics (Arguedas, Amy Ross (2024).
Le colloque en quelques mots :
Le colloque Journalisme et plateformes est un colloque international récurrent, à Toulouse et Marseille, dont l’édition 2027 constitue la 4ème manifestation. Il se tiendra, à Marseille, du 17 au 19 mars 2027.
Pour chacune des trois premières éditions, un ou des numéros de revues qualifiantes ont été proposés en lien avec la thématique dans l’année suivant la manifestation, tel que Les cahiers du journalisme, pour le dernier colloque.
Ce colloque est porté scientifiquement par plusieurs laboratoires en Sciences de l’information et de la communication (CNU 71), l’IMSIC (Aix Marseille Université), le Lerass (Université de Toulouse, Université de Montpellier), et le SIC.Lab (Université Nice Côte d’Azur).
Les axes de recherche :
Cette quatrième édition intitulée « journalisme et plateformes à l’ère du zéro clic » ambitionne de questionner les enjeux politico-économiques associés à la prise en charge par l’IA de la distribution de l’information sous forme de synthèses qui permettent de se passer de la consultation des sources d’information médiatique, ce que l’expression « zéro clic » désigne dans les termes couramment employés par les professionnels de l’information. La trajectoire du colloque suit ainsi le déplacement progressif de la dépendance des rédactions : d’abord dans la distribution de l’information, ensuite dans sa circulation et sa qualification, aujourd’hui dans la production même des réponses adressées aux publics.
Cette quatrième édition couvre sept axes de recherche :
- L’IA contre les paywalls : contournement des accès payants et financement de l’information
Les synthèses de l’actualité générées par l’IA permettent de contourner les paywalls mis en place par les éditeurs de sites d’information et peuvent fragiliser les équilibres économiques des médias d’information. Cet axe accueillera des travaux portant sur la mesure des pertes de trafic et de recettes, sur la recomposition des modèles d’affaires (abonnement, dons, événementiel, marchés B2B, licences de contenus), et sur les effets différenciés du phénomène selon la taille, la langue et la position de marché des éditeurs. Une attention particulière sera portée à l’économie des agences de presse, maillon souvent négligé dont la fragilisation se répercute sur l’ensemble de la filière. Cette thématique pourra englober les “sites pirates”, qui utilisent les médias historiques en reformulant leurs contenus par IA.
- Diversité, découvrabilité et visibilité de l’offre d’information en ligne
La question de la diversité et de la découvrabilité de l’offre d’information en ligne se pose avec une acuité nouvelle, les IA génératives travaillant pour certaines principalement avec les titres de presse partenaires, ce qui menace les audiences des autres médias d’information et réduit la diversité des approches dans les réponses générées par les chatbots. On interrogera les critères — le plus souvent non publiés — de sélection des sources, le nombre de sources effectivement citées comparé aux moteurs de recherche traditionnels, la surreprésentation des titres globaux et anglophones, et les conséquences pour le pluralisme comme pour les médias locaux, indépendants et non anglophones. La notion de découvrabilité, forgée dans le champ des politiques culturelles, sera discutée dans sa transposition à l’information d’actualité.
- L’information en marque blanche : marques médias, confiance et désintermédiation
L’information en marque blanche constitue un troisième axe, puisque l’information est disponible dans les réponses des IA avec des sources citées mais pas nécessairement consultées par les internautes, ce qui pose la question du contact avec la marque média, de l’appréhension par les publics des lignes éditoriales, de la confiance donc aussi dans certains médias plutôt que d’autres dans un univers où la désintermédiation devient de plus en plus la règle. On examinera notamment ce que devient la fonction d’attribution lorsque la citation d’une source n’est plus accompagnée de sa consultation, et comment les publics évaluent la fiabilité d’une réponse générée dont ils ne connaissent pas l’origine éditoriale. On s’interrogera dans une perspective plus sémio-pragmatique et plus largement communicationnelle, attentive aux dispositifs, aux formes d’énonciation et aux médiations, les interfaces de réponses proposées par les IA génératives et ce qu’elles disent du rapport à l’information. Une autre question porte sur la responsabilité : en cas d’erreur des chatbots – qui peuvent avoir des hallucinations – , le lecteur fera-t-il la différence? Quelle est la responsabilité juridique de chacun ?
- La fabrique de l’information : écrire pour les machines, travail et emploi journalistiques
Les conséquences de ces évolutions sur la fabrique de l’information par les journalistes constituent un axe central. Écrire pour l’IA, pour les intermédiaires de type Discover, modifie-t-il la manière de produire l’information et sa visibilité ? Exister dans un univers où l’intermédiation est la règle conduit-il les médias et les journalistes à miser sur une singularité forte, au profit du journalisme d’opinion et de l’engagement des journalistes, qui deviennent eux-mêmes des marques ? Y a-t-il dans ce cas un risque de polarisation renforcé dans le domaine de l’information ou, dans une version optimiste, un retour au journalisme de terrain, qui reste encore étranger aux chatbots ? Cet axe accueillera également des travaux sur l’organisation du travail et l’emploi : adoption des outils génératifs dans les rédactions, redistribution des tâches d’édition, de traduction et de secrétariat de rédaction, effets sur les conditions d’entrée dans le métier et sur la précarité des nouveaux entrants. On discutera l’hypothèse selon laquelle l’automatisation ne constitue pas une rupture mais l’aboutissement d’une rationalisation productiviste antérieure, qui a rendu une part croissante du travail journalistique techniquement automatisable.
- Réguler le zéro clic : droits voisins, droit d’auteur et double asymétrie
Un cinquième axe portera sur les réponses réglementaires. L’extension du droit voisin aux services d’IA générative, l’exception de fouille de textes et de données prévue par la directive de 2019, la charge de la preuve en matière d’utilisation d’oeuvres protégées pour l’entraînement des modèles, ou encore les décisions successives de l’Autorité de la concurrence française constituent autant de terrains d’analyse. La comparaison internationale sera encouragée, notamment avec les dispositifs australien et canadien, dont l’évaluation montre qu’un mécanisme conçu pour corriger l’asymétrie entre plateformes et éditeurs peut approfondir les inégalités entre éditeurs. On interrogera à cet égard l’efficacité comparée des accords bilatéraux et des dispositifs de gestion collective, ainsi que la capacité des cadres existants à saisir une double asymétrie qui se rejoue à chaque cycle technologique.
- Le zéro clic au-delà de l’IA générative, et la question de sa mesure
L’expression zéro clic est née dans un contexte lié à l’IA générative mais elle concerne aussi les réseaux sociaux quand ils décident de déréférencer l’information, ou de la reléguer à une place secondaire, ce qui ouvre la discussion à toutes les plateformes avec des réflexions nécessaires sur la régulation de ces intermédiaires et les modèles d’affaires des médias d’information dans cet environnement. Cet axe accueillera enfin des contributions méthodologiques, qui paraissent indispensables au vu de la dispersion des chiffres disponibles : comment mesurer un non-événement, le clic qui n’a pas eu lieu ? Quel statut accorder aux données d’audience produites par des acteurs privés, aux déclarations d’usage recueillies par enquête, à l’analyse systématique des sources citées en sortie de modèle ? Quelles conditions d’accès aux données les chercheurs peuvent-ils faire valoir auprès des plateformes et des opérateurs d’IA ? On y examinera également les effets de saturation de l’espace informationnel par les contenus synthétiques (notamment ce que l’on appelle l’AI slop), et leurs conséquences sur la qualité même des corpus d’entraînement.
- Discours, positions et acteurs de l’information à l’ère de l’IA
Alors que l’IA générative soulève des questions économiques et sociales majeures, avec des risques pour l’emploi, une reconfiguration possible du marché du travail, les journalistes s’en emparent et balisent par leurs pratiques et discours les réponses possibles que chacun peut construire au quotidien, dans sa pratique, en situation. Les journalistes sont poussés parfois par leurs rédactions à recourir à l’IA, exigeant souvent des chartes et codes en précisant les règles d’utilisation. D’autres journalistes s’en emparent de manière autonome (bring your own AI) et explorent les possibilités offertes par l’IA, par exemple dans le traitement de grands volumes de données, dans la création d’interfaces nouvelles, dans le fact-checking, dans l’OSINT. Ces positions pourront être étudiées à travers les discours professionnels et méta-journalistiques, les représentations de l’IA, les processus de légitimation des usages et les reconfigurations de l’autorité journalistique. Les travaux pourront également interroger les modalités d’appropriation, de confiance, d’attribution de l’information et de reconnaissance de l’autorité éditoriale lorsque celle-ci est médiée par des systèmes génératifs. La question se pose aussi des pratiques et représentations des publics face à une information produite par ou avec l’IA, et de leurs positions, notamment quand ces publics sont exposés à l’EMI appliquée à l’IA.
Modalités de soumission :
Les propositions de communication devront être envoyées au plus tard le 1er décembre 2026 à l’adresse : jep2027zeroclic@proton.me
Contenu des propositions : prénom(s) et nom(s), statut et organisme de rattachement, titre de la proposition, résumé comprenant entre 3000 et 4000 caractères espaces compris (éléments bibliographiques non compris). Les propositions seront évaluées par le comité scientifique sur la base de leur originalité, de leur pertinence par rapport aux axes du colloque et de leur rigueur scientifique. Les recherches émergentes ou exploratoires ainsi que les contributions théoriques sont bienvenues.
Les présentations en langue anglaise sont également acceptées.
Dates clés :
Envoi des contributions : 1er décembre 2026
Retour des évaluateurs : 15 janvier 2027
Présentation des communications : 17-19 mars 2027
Comité scientifique :
Yassine Akhiate, Université Mohammed V (Maroc)
Marina Alcaraz, Aix Marseille Université / IMSIC
Pauline Amiel, Aix Marseille Université, IMSIC
Nina Barbaroux-Pagonis, Aix Marseille Université, IMSIC
Mirna Bassil, Aix-Marseille Université, Université Antonine (Liban)
Mohammed Bendahan, Université Mohammed V (Maroc)
Alexandre Coutant, Université du Québec à Montréal (Canada)
Mamadou Diouma Diallo, Université Saint-Louis (Sénégal)
David Domingo, Université Libre de Bruxelles (Belgique)
Benoît Grevisse, Université catholique de Louvain (Belgique)
Olivier Koch, Université Sorbonne Paris Nord, Labsic
Mirela Lazar, Université de Bucarest, FJSC (Roumanie)
Faïza Naït-Bouda, Université Côte d’Azur, SIC.Lab
Gregory Perreault, College of Communication & Information Sciences, University of Alabama (USA)
Nathalie Pignard-Cheynel, Université de Neuchâtel, AJM (Suisse)
Franck Rebillard, Sorbonne Nouvelle, Irmeccen
Virginie Sonet, Aix Marseille Université, IMSIC
Ioanna Vovou, Université Panteion (Grèce)
Comité d’organisation :
Nizar Addala, doctorant, Aix Marseille Université / IMSIC
Marina Alcaraz, Aix Marseille Université / IMSIC
Laura Amarouche, doctorante, Aix Marseille Université / IMSIC
Pauline Amiel, Aix Marseille Université / IMSIC
Nina Barbaroux-Pagonis, Aix Marseille Université / IMSIC
Vincent Berthier, doctorant, Université Côte d’Azur, SIC.Lab
Pierre Dharreville, Aix Marseille Université / IMSIC
Embarek Foufa, doctorant, Aix Marseille Université / IMSIC
Laureen Garcin, doctorante, Aix Marseille Université / IMSIC
Axel Gontcho Ngila, doctorant, Aix Marseille Université / IMSIC
Alexandre Joux, Aix Marseille Université / IMSIC
Emma Nael, doctorante, Aix Marseille Université / IMSIC
Nicolas Pélissier, Université Côte d’Azur, SIC.Lab
Brigitte Sebbah, Université de Toulouse, LERASS
Nikos Smyrnaios, Université de Toulouse, LERASS
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